Billets d'humeur

Quand la presse française se tait, l’humanité fait naufrage

3 septembre 2015
drame du jeune aylan retrouvé sur la plage

Fallait-il publier l’insoutenable ?
Fallait-il montrer l’horreur d’un enfant mort noyé sur la plage, pris dans les bras par un gendarme turc, impuissant face à l’inadmissible ? A quel moment fait-on preuve de lâcheté ?

A partir de quand détourner le regard est-il une trahison ?

C’était ce matin. Ce jeudi 3 septembre.
Aujourd’hui, il fallait avoir le cran de publier cette image absolument atroce d’Aylan Kurdi, gisant sur le sable, près de l’eau.
Impudique. Terrible. A déclencher la nausée.

*

un petit garçon, aylan, gisant sur la plage de bodrum

*

un gendarme tenant dans les bras aylan

Le symbole était là.
Symbole de notre impuissance.
Symbole de l’horreur de ce qui se joue loin… et si près de nous en même temps.

Cette image, c’est celle de cet enfant de 3 ans, Aylan, sur une plage de Bodrum. C’est celle de son frère Galip, 5 ans, qui est mort aussi, certainement en tentant de le sauver. C’est l’image du drame des personnes sur ces deux embarcations qui ont coulé de nuit, en arrivant en haute mer alors qu’ils cherchaient à rejoindre l’île grecque de Kos. C’est celle de ceux qui ont choisi de monter à bord. C’est celle de toutes ces familles qui se demandent si elles doivent partir ou rester. Que ferions-nous à leur place ? Aurions-nous le courage d’affronter la mer ? Je sais bien, en mon for intérieur, que je n’aurais sans doute pas osé prendre le risque de la noyade. Alors comment aurais-je pu sauver des bombes ma famille, mes enfants ? Je n’y serais certainement pas parvenue.

Ce petit garçon, Aylan, venait de Kobane, ville de Syrie touchée de plein fouet par de violents combats entre djihadistes de l’Etat islamique et miliciens Kurdes de la zone. Aylan et les corps de 11 autres personnes ont été trouvés sans vie par des sauveteurs. Un drame parmi tant d’autres.

Il y avait ce matin un enjeu. Un enjeu humain et politique. Et cet enjeu passait à mon avis par une photo. Car une prise de conscience collective se fait souvent ainsi, par l’image. Il ne s’agit pas en ce cas de voyeurisme. Il s’agit d’oser regarder en face un drame. Il s’agit d’une France qui pourrait redevenir Terre d’accueil. Comme d’autres pays doivent aussi le faire. Il s’agit de se dire que, même si nous ne pouvons accueillir à nous seuls tous les réfugiés, nous devons prendre une participation active à l’accueil de ces personnes. Si tous les pays acceptent de faire un geste, alors il y aura des vies en plus de sauvées. A nous seuls il est plus difficile d’agir, mais nous pouvons commencer au lieu d’attendre. Commencer et demander aux autres de faire comme nous… au lieu d’être pétrifiés.

Le monstre de l’immobilisme est installé depuis trop de mois. La Bête noire.

Je ne comprends pas la presse française. Toute la presse européenne a choisi de placer en grande Une cette image d’Aylan pour faire bouger les mentalités. Sauf la France. Un silence qui m’a fait mal. Un silence qui m’a mis les larmes aux yeux. Une silence inouï, alarmant, cruel et inhumain. Même le Sun, hostile aux migrants, vient de lancer un appel à David Cameron. C’est dire.

Cette photo n’était pas du sensationnel. Cette image fait écho à cette fillette nue brûlée par le napalm, à l’horreur des camps nazis. Publier cette photo est évoquer tout ce qu’elle fait voir en filigrane. C’est réveiller la part d’humanité en chacun de nous.

Cet enfant, c’est moi, c’est vous, c’est nous.

Que faire, maintenant ?

Il se dit à la radio que Le Monde va la publier cet après-midi. Mieux vaut tard que jamais.

Voilà. Un billet très vite écrit (je prends ma plume lors d’un court moment de pause, le temps me manque pour rédiger un meilleur texte, malheureusement). Je regrette d’avoir à écrire ces lignes dans un blog qui n’a rien à voir avec les grandes actualités et qui n’aura qu’un faible écho. Mais se taire était pour moi impossible. J’ai besoin d’écrire quand je vais mal. J’étais déjà persuadée que nous devions, avec nos voisins, prendre nos responsabilités dans l’accueil ces réfugiés politiques. Ces personnes n’ont d’autre choix que celui de fuir. Mais aujourd’hui, je ne peux repartir dans un autre article comme si la vie était simplement un long fleuve tranquille.

Avant de vous quitter, il est intéressant de se demander pourquoi ce drame atroce fait soudainement ouvrir les yeux de l’Europe. Pourquoi cette photo et pas une autre ? J’ai dans l’idée que les discours récents d’Angela Merkel y sont pour quelque chose. Elle vient de décider cet été de garder en Allemagne les réfugiés syriens. Et voilà que surgit Aylan. Le corps du petit Aylan gisant sur cette plage, alors que beaucoup d’entre nous venons de passer des vacances en famille, parfois près de l’eau. Aylan nous tend un miroir. A nous de ne pas détourner le regard.

Au-delà de l’émotion qui traverse les pays européens, j’espère que les choses vont changer. Aujourd’hui, on ne peut plus dire que l’on ne sait pas. Abordons désormais la crise des réfugiés sous l’angle des droits de L’Homme. Réveillons nos consciences face à leur sort. Je n’ai pas de solution clé en main, mais si nous pouvions cesser d’avoir peur, nous pourrions peut-être commencer à enfin réfléchir et agir. Et si nous commencions par tendre la main ?

Aujourd’hui, j’ai la nausée. Je suis indignée. (Je voudrais être surtout utile au lieu d’être simplement indignée… Ce n’est pas évidement.) J’ose espérer que, si chacune à son niveau, une multitude de voix s’élève pour demander que la France tende la main aux familles touchées par l’horreur, il se passera peut-être quelque chose.

Je veux croire que demain sera meilleur.

Nathalie

PS. Exemple de Source : le journal de Montréal.

PPS. Merci de m’avoir lue.  Je tiens à souligner que je me méfie d’habitude des images choquantes et du sensationnel. Mais je pense qu’on est ici dans l’image de guerre et le symbole ; un fait qui devait être traité par la presse.
Toute personne qui répondrait à ce billet de façon injurieuse verrait ses propos purement et simplement mis à la poubelle. Merci de vos réactions modérées.

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  • Lea 3 septembre 2015 at 17 h 02 min

    Merci Nathalie.
    Merci pour avoir su décrire avec des mots simples ce que je ressens aujourd’hui, mais que je n’arrivais pas à exprimer. Ton article est beau.
    Beau et tranchant, en mirroir de l’horreur de ce drame et de tant d’autres drames anonymes.
    Il me touche beaucoup.

    • Nathalie 3 septembre 2015 at 17 h 05 min

      Merci Léa, merci de ce petit mot qui me touche. <3

  • Marie mon-nid 3 septembre 2015 at 18 h 46 min

    J’ai vu cette photo sur mon mur facebook ce matin, et j’ai eu envie de vomir, me questionnant sur l’intérêt de relayer cette tragédie, de mettre en pâture le corps de ce pauvre enfant. J’ai fermé facebook, mais la photo est restée gravée sur ma rétine, indélébile. J’avais envie de vomir devant tant d’injustice. Je repensais à la conversation que j’avais eue avec ma grande, pas plus tard qu’hier soir, alors qu’elle venait de finir de lire l’histoire de Malala, sur la chance que nous avions d’être nés en France. Pourquoi nous ? Nous ne l’avions pas mérité plus que la jeune Malala ou que ce petit Aylan ! Et puis j’ai pensé à mon petit garçon de 3 ans, en bermuda, T-Shirt et baskets, comme le petit garçon de la photo, en train de passer une journée tranquille à l’école, et dont le seul souci était de ne pas oublier son doudou le matin… Alors ma gorge s’est serrée comme jamais à la pensée de ces familles qui tentent de fuir l’horreur au risque de trouver pire. J’ai pensé à mon pays, connu dans le monde comme le pays des droits de l’homme, et qui laissait ces personnes dans la situation terrible dans laquelle elles se trouvent. Et j’ai compris que cette photo, au delà de son côté morbide et voyeuriste, m’avait fait prendre conscience au plus profond de mon être, que les migrants n’étaient pas des chiffres abstraits, mais des mères, des pères et des enfants, des gens comme l’Homme, comme les oisillons, comme moi. Certains comparent cette image à la petite fille brûlée suite à Hiroschima, ou à l’étudiant de Tian’anmen. C’est une image terrible, qui dérange par son côté impudique face à la dépouille d’un enfant, mais c’est aussi une image emblématique de cette tragédie, qui la personnifie et en nous faisant prendre conscience de l’horreur, peut nous pousser à agir. J’espère que nos dirigeants vont ouvrir leur coeur et proposer une aide.

  • Amélia 3 septembre 2015 at 19 h 35 min

    Excellent texte. Tu m’enlèves les mots de la bouche. Parce que moi, j’ai eu du mal à trouver les mots ce matin quand j’ai vu cette photo, ces dernières semaines quand on entendait les centaines de personnes morte parce que leur seul espoir résidait dans un autre continent, chez nous. Le monde ne tourne plus très rond, mais on peut pas rester silencieux. Malheureusement, je suis, un peu, comme toi. Je ne sais pas quoi faire avec mes petits moyens pour résoudre ce problème.

    • Nathalie 3 septembre 2015 at 20 h 16 min

      Merci Amélia. J’espère que cette vague de protestation ne retombera pas comme un soufflet. J’espère qu’elle permettra une audience plus large aux articles qui tentent de parler de ces horreurs depuis des mois. Ce qui est certain, c’est que, en effet, le monde tourne moins rond, actuellement. Bonne soirée et bon vendredi.